Après le « creative writing », le « creative translating »: la méthode Brandon Brown

brown_visuel2_2Trouvé ce passionnant article sur la page FB du CITL et n’ai pu résister à un copié-collé… 😉

Comme beaucoup l’ont suggéré, la traduction peut fonctionner comme un geste interprétatif ou comme lecture privilégiée d’un texte. Certains ont par ailleurs cherché à situer la frontière floue séparant la traduction de la réécriture. En 2011, Krupskaya pressa publié une nouvelle traduction de Catulle par Brandon Brown. Ce poète de San Francisco met à mal la distinction entre traduction et réécriture tout comme les autres notions traditionnelles de la traduction. Le choix du texte de référence est loin d’être anodin. Il y a eu bien évidemment de nombreuses traductions « normales » du poète romain Catulle (87 avant J.-C. – 54 avant J.C.), traductions du latin vers l’anglais (comme celles de Peter Whigham et de Ryan Gallagher citées par Brown. Cf. ici pour une traduction des œuvres complètes de Catulle en anglais). Les poèmes de Catulle ont aussi fait l’objet de réflexions d’un autre genre sur la traduction, notamment dans le cadre des traductions littérales ou sonores de Celia et Louis ZukofskyQuant à la traduction de Bernadette Mayer (que l’on peut entendre ici), elle adopte, elle aussi, une approche différente.

Une pratique extrême de la traduction

La version proposée par Brown nous invite à repenser la traduction au fil de sa pratique, qu’il pousse jusqu’à une sorte de logique extrême. A la page 37 de ses Poems (mais aussi ailleurs), Brown détermine un modèle alternatif pour la traduction qui inclut ce qu’il appelle une « préparation à l’écriture » (« preceding writing » en anglais) et un « processus d’écriture » (« proceeding writing »). La « préparation à l’écriture » renvoie au processus herméneutique que le traducteur expérimente lorsqu’il lit le texte et qu’il se prépare à le traduire. Le « processus d’écriture » renvoie à l’écriture de la traduction. Brown déplace réellement les frontières strictes séparant la lecture, l’écriture et la traduction et les resitue dans une sorte de traductologie étrange, ramenant ces trois étapes inaliénables de la traduction à un seul et même processus.

Ce geste, qui aligne la lecture et l’écriture au même niveau que la traduction entraîne une diversification et une libération des pratiques traductives et des résultats engendrés.

Mastiquer, déglutir, ingérer, digérer et réformer

Les nouveaux poèmes fonctionnent donc comme traduction, à la lumière de la théorie de Brown sur « la préparation à l’écriture » et « le processus d’écriture ». Ils énoncent en premier lieu la préparation à l’écriture sous la forme d’une lecture et d’une réflexion sur les poèmes eux-mêmes, leurs confluences historiques et poétiques – notamment dans le cas de la poésie lyrique – et sur les pratiques de la traduction. L’opération textuelle par laquelle Catulle joue avec les synonymes de l’objet de son désir (Lesbia) et son oiseau (le moineau), est rendue dans le texte de Brown par « oiseau du désir ». Dans le poème 2, nous sommes déjà en train de manger le moineau : ce « mmm, de la viande de moineau » nous conduit à l’un des axes interprétatifs de la lecture de Catulle par Brown (ainsi qu’à sa réécriture du texte) :  l’association entre la nourriture et le sexe. Certains poèmes – comme Brown le montre dans son travail de traduction – ont souvent été considérés comme « faux, douteux, fragmentaires » par « divers savants » et sont ainsi souvent omis des corpus édités. Grâce à un geste d’inversion, il substitue l’omission par l’émission et nous remplit littéralement de l’histoire littéraire que nous pourrions avoir manquée lors de la lecture de Catulle (ici, une référence textuelle à Priape, là une anecdote biographique sur Muretus, que nous connaissons également sous le nom de Marc-Antoine).

La traduction de la poésie lyrique : de poète à poète

La réflexion sur la traduction (page 37 encore : « la traduction comme je l’entends… ») s’inscrit dans le sillage des réflexions sur les opérations formelles et culturelles du texte ou sur la réécriture même de Brown. On pourrait presque imaginer que Brown a fait de ses propres idées sur la poésie lyrique des modèles de traduction, créant quelque chose qui s’apparente à une « traduction lyrique » des poèmes lyriques de Catulle (en ce sens, les poèmes se traduisent presque d’eux-mêmes.) Une des marques de la poésie lyrique est un Moi expansif. Le corps du poète est réel et présent, le poète s’adresse à quelqu’un. Le premier geste de Brown est ainsi de traduire de poète à poète, c’est-à-dire, de Catulle à Brown. Brown traduit Catulle en tant que Brown (mais pas toujours). Dans le tout dernier poème du livre, il réunit différents poèmes qui manquent à la seconde moitié de son livre (un projet qui est loin d’être étranger à la recherche sur Catulle et à sa publication), et revient sur son précédent ouvrage. Il commence par une anecdote personnelle. Brown exprime souvent ses contrariétés ou ses hésitations propres dues au fait de devoir traduire certains passages de Catulle qu’il pense être trop étrangers ou contraires à ses propres tendances de poète. C’est le cas, en particulier, de l’usage par Catulle de l’espace poétique pour exprimer ses revendications sociales ou, de ce que Brown identifie savamment comme « vers invectif ». Dans le poème 31, est écrit : « j’ai fait le choix de ne pas » pour traduire ce qui est devenu à présent un moyen inapproprié d’écrire de la poésie. Dans son dernier poème, Brown explique son procédé alternatif :

Pour traduire les épithètes, je me suis assis à la table de la cuisine de mon appartement et me suis servi un verre de vin blanc. J’ai fumé des American Spirit Ultra light et j’ai rassemblé des sources pour m’aider dans ma traduction. J’exploite les textes 1 à 60 de Catulle que j’ai identifiés comme appartenant à proprement parler au genre du vers invectif. Après avoir dressé une liste, j’ai appréhendé la traduction de chaque terme de manière structurale. J’ai tout d’abord considéré le terme au sein du poème ; j’ai ensuite consulté un lexique pour la poésie de Catulle ; puis encore d’autres dictionnaires latins plus généralistes qui étaient à portée de main…

Fait intéressant, son discours de la méthode aboutit ensuite à une aporie. Le discours savant se fait confession lorsqu’il admet son manque de fidélité, lorsqu’il ajoute une épithète qui lui est propre à la liste, comme ce « prédateur chauve ». L’un des aspects les plus fascinants de la reprise de Brown sur la traduction est que le manque de fidélité est perçu comme vertu et non comme vice. Le manque de fidélité devient même le signe d’une fidélité structurelle au modèle lyrique.

Pendant des années, j’ai écrit sur la traduction, essayant de restituer le corps du traducteur dans le processus connu comme étant celui de la traduction. Ce qui m’est arrivé ce jour-là à la table de la cuisine fut quelque chose d’un peu différent : la traduction a changé mon corps.

Dans la seconde moitié du livre, Brown adopte des stratégies de traduction de plus en plus variées. Premier exemple : le poème 85 (Odi et amo…) présente 85 permutations, le texte étant utilisé ici comme une machine générative générant des versions du texte, entre  proliférations littérales et ruminations lyriques. Deuxième exemple : les figures historiques et les dieux sont remplacées par des icônes pop américaines (Brangelina). Troisième exemple : le 61ème poème consiste en un portrait de Blair Waldorf, héroïne de la série Gossip Girl, couronné d’un inoubliable « contrairement à votre mariage, les cotillons n’ont lieu qu’une fois ».

La traduction 2.0 : réseau social, publicité online et poésie

Dans une autre traduction de la poésie (ou de l’invective ?), Brown traduit plusieurs poèmes en inventant une contrainte pour chacun d’eux, et transmet chaque contrainte à un autre poète de sa communauté afin qu’il la pratique (Dana Ward, Bill Luoma, Erika Staiti, Suzanne Stein, Lindsey Boldt, Thom Donovan, David Brazil, Julian Brolaski, Michael Nicoloff). Ainsi, il introduit l’autre et l’altérité dans sa traduction.

De la même façon, il joue avec le contexte social et digital d’Internet (et de même avec les bloggeurs de Flarf, auxquels il se réfère fréquemment) lorsqu’il s’envoie par e-mail quelques-unes des traductions des poèmes et retranscrit les publicités apparaissant sur le côté de l’écran, en corrélation avec sa traduction.

La beauté et le caractère unique du travail de Brown ne résident pas seulement dans la traduction par quelqu’un de la poésie lyrique mais aussi dans la traduction adressée à quelqu’un, qui incorpore un réseau social dans un cadre textuel. En ce sens, nous y voyons une défense du lyrisme –parfois perçu comme antique ou bourgeois par la communauté des poètes américains. Brown réécrit le lyrique en réinventant le Je, non pas en tant que sujet solitaire de l’univers des objets consommables mais en tant qu’être intersubjectif, un Je saisi dans et formé par le tourbillon des amis et collègues.

Cette tendance poétique évoque le rôle joué par Brown au sein de la communauté poétique de San Francisco. Il propose une alternative brillante à l’embrigadement dans une école poétique : inclure ses dettes et héritages dans la structure même de son travail, par des citations et des messages et démontrer ainsi le transfert inhérent à toute écriture, l’autre qui constitue le soi.

Date de publication : 10/072012  Société européenne des auteurs

 Par Lily Robert-Foley, traduit de l’anglais par Myriam Faten Sfar

Quelques liens sur et de Brandon Brown (en anglais essentiellement)          

Un article sur Brandon Brown et David Larsen hébergé sur Harriet, le blog d’information de la Poetry Foundation

Pour lire un poème de Brandon Brown sur Elective Affinities – cooperative anthology of contemporary u.s. poetry

Son blog hébergé sur SFMOMA

Son poème « Six from lunch poems »

Un autre écrit de Brandon Brown : The Persians By Aeschylus (Displaced Press)

Sur les poèmes de Catulle (étude de Judith Goldman)

-Sur la traduction « alternative » :

« Deformance and Translation » par Jerome McGann et Lisa Samuels

« Manifesto of the disabled text » par Joyelle McSweeney et Johannes Göransson, Action Books

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2 commentaires

  1. Edith Soonckindt sur 19 juillet 2012 à 3:50

    Well put, dear!! Tu as bien synthétisé l’essence de ce travail de forçat !!
    A bientôt pour des news de ma traduction finalement… du XVIIe… 😉

  2. Hélène Billiet sur 19 juillet 2012 à 3:47

    Article brillant sur le processus de traduction. La traduction est un long tissage qui se nourrit de lectures, écritures, réécritures. L’on voit bien alors que la traduction est un art noble qui requiert de grandes compétences et une très bonne culture générale des deux langues (source et cible).

    Encore bravo!
    Hélène Billiet a publié récemment:..Trois livres pour changer toute une vieMy Profile

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