Rentrée littéraire 2012 (suite et fin) : attention OVNIS !

Après dépiautage en règle (et déprimant) de « la » rentrée, j’aimerais me concentrer aujourd’hui sur deux OVNIS dont personne n’a parlé, ou très peu – évidemment, les chroniques d’un succès annoncé sont tellement plus inspirantes…

Face à ce commercial constat une fois de plus – et je n’ai observé aucun infléchissement de la tendance cette année encore – force est de constater avec bonheur la présence de deux OVNIS que je m’en vais vous présenter derechef et qui permettent d’espérer « autre chose » au niveau éditorial, si si :

Fermer l’œil de la nuit (Allia), de Pauline Klein :

Je vous en avais parlé dans ma première newsletter de la rentrée, un livre acheté à l’aveuglette pour cause de simple emballement pour son prédécesseur, du même auteur, Alice Kahn, petit bijou de finesse et d’histoire/narration pour le moins décalées entrelacées (et pire si affinités).

Bon.

Ben.

J’en suis un peu pour mes frais et mes emballements à l’aveuglette, ce livre-ci est moins bien que Alice Kahn, je le dis comme je le pense, mais comme Pauline Klein n’a pas encore construit toute une œuvre, je serai plus magnanime avec elle qu’avec Angot

En soi et sans se perdre en comparaisons (inutiles ? stériles ?), ce petit roman annoncé sans tambours ni trompettes – sauf dans Les Inrocks, perspicaces – tient tout à fait la route et se démarque de manière originale de la plupart des publications (tristement) calibrées de cette rentrée. Il y a résolument un univers chez cet auteur, une écriture encore sensiblement décalée, et donc une voix, aussi et surtout une interrogation sur le monde, monde qu’elle cherche à creuser dans ce qu’il recèle de plus obscur et de plus secret. Mais peut-être que le descriptif, résumé par mes soins, qu’en donne son (courageux !) éditeur vous mettra l’eau à la bouche de manière plus concrète, car il faut l’être, parfois :

La narratrice emménage dans un nouvel appartement. Elle est seule, sort peu. Elle apprend qu’elle aurait un demi-frère, Didier, en prison, un peu comme elle d’ailleurs. Une correspondance s’instaure. Elle découvre également le couple d’artistes, les Tissien, qui vit au-dessus d’elle. Voyeuse, obsessionnelle, elle traque chaque instant de leur vie. Tissien crée à partir de viande avariée. Son mode opératoire est vampiriste. Elle-même est rapidement rongée par le désir de dénouer ces liens énigmatiques. Qui crée ? Qui se joue de qui ? Mais y parviendra-t-elle ? L’emprisonnement n’est-il pas intérieur ? Toujours avec distance, humour et une écriture tout en légèreté, Pauline Klein aborde l’air de rien les problèmes les plus sensibles de notre existence. 

A lire ce descriptif, je me rends compte que, comme pour Alice Kahn – que j’ai dû relire trois fois pour le comprendre plus ou moins ! -, j’ai peut-être raté « quelque chose » à la première lecture. Il est possible que je sois obtuse… Ou, plus certainement, que Pauline Klein soit une orfèvre en dédales et autres faux fuyants ou pistes brouillées. Ce qui est merveilleux avec elle, c’est que l’on peut la relire trois fois à la suite sans se lasser – le petit format s’y prête aussi -, et qu’à chaque lecture l’on découvre de nouveaux éléments, ce qui en dit long sur la richesse du matériau narratif/fictif. Alice Kahn était un petit bijou, Fermer l’œil de la nuit est une pâtisserie délicieuse, à déguster encore et encore (j’en fais le pari à l’instant) pour un auteur inclassable à suivre, assurément !

Féerie générale (l’Olivier) d’Emmanuelle Pireyre :

Je n’ai vu ce livre recensé nulle part – dans les magazines que j’ai lus en tout cas – et c’est bien dommage ! Si Fermer l’œil de la nuit est décalé – et c’est un bonheur de le constater -, ce livre-ci, par ailleurs plus conséquent, est carrément déjanté !!  Jugez plutôt : il n’y a aucune narration linéaire mais plutôt des chapitres éclatés comme autant de fragments post-modernes éparpillés, sans lien entre eux si ce n’est une unité humoristico-poético-absurde parfois difficile à suivre, mais assez jouissive à savourer.

Leurs titres : Comment laisser flotter les fillettes, Frédéric Nietzsche est-il halal ? ou Comment être là ce soir avec les couilles et le moral ? avec sous-titres et noms des intervenants au début de chaque chapitre – qui ne garantissent par ailleurs en rien que l’on sache où l’on va dans cet échevellement narratif  sûrement plus construit qu’il n’y paraît ; le tout entrelardé de collections de baisers (numérotées !), de photos absurdes en N&B et de constats comme : la dépression est un truc génial, mais bon dans l’ensemble c’est quand même embêtant, ou 87 % de grosse envie d’en découdre, ou encore Rythme cardiaque du nénuphar au petit matin

Le ton très jeune – qui n’est pas forcément ma tasse de thé mais je sais aussi reconnaître un ton particulier quand j’en croise un, et le saluer, c’est si rare ! – ajoute encore à la nouveauté du propos comme du projet. Depuis le Nouveau Roman ou les livres expérimentaux de la Beat generation je n’avais rien lu d’aussi neuf et original, c’est dire !

Attention : A déguster un  soir d’indolence et de réceptivité où vous ne souhaitez pas vraiment une histoire qui vous distraira du quotidien, mais plutôt y plonger séance tenante pour une visite fictive, poétique, inventive et jouissive !  🙂

Voici ce qu’en dit son éditeur, dont le courage est à saluer, assurément, ce que j’avais déjà remarqué lors de ma traduction pour lui de Anne Enright (un de mes auteurs étrangers préférés, autrefois marginale, aujourd’hui Booker Prize, comme quoi l’on peut finir par s’imposer dans l’originalité…) in L’Air de quoi ? qui n’a pas non plus eu le succès qu’il m méritait :

« J’ai souvent eu l’impression, en écrivant ce livre, d’emprunter des discours tout faits comme on louerait des voitures pour le plaisir de les rendre à l’autre bout du pays complètement cabossées, » confie l’auteur de Féerie imaginaire.

Rassemblant des échantillons prélevés dans les médias et sur les forums, détournant les sophismes et les clichés de la doxa ambiante qu’elle mixe avec érudition et humour aux discours savants ou sociologiques, Emmanuelle Pireyre organise de magnifiques collisions de sens dans ce roman-collage où la réalité se mêle à la fiction.

Une petite fille déteste la finance et préfère peindre des chevaux ; des artistes investissent les casernes; un universitaire laisse tomber sa thèse sur l’héroïsme contemporain ; une jeune musulmane choisit pour devise Une cascade de glace ne peut constituer un mur infranchissable… Ainsi sont les personnages de Féerie générale : récalcitrants à l’égard de ce qui menace leur liberté, prompts à se glisser dans les interstices du réel pour en révéler les absurdités.

Avec une jubilation communicative, Emmanuelle Pireyre propose une radiographie de notre conscience européenne en ce début de 21e siècle.

Voici qui clôture mon relevé des deux OVNIS de cette rentrée littéraire 2012 – si vous en avez déterré d’autres, tenez-moi au courant ! En tout cas, leur existence devrait vous prouver qu’il est permis d’espérer, des temps meilleurs, de la vraie littérature, des livres différents…

Nota :

Vous remarquerez peut-être trois ajouts en barre latérale – grâce à sa webmistress, ce site s’améliore d’instant en instant – que je vous invite à consulter quand vous aurez un moment : une courte interview (5 mn) de moa-même où j’évoque mes multiples casquettes littéraires (dont la maison d’édition Eléments de langage présentée la semaine dernière), ainsi que 2 liens cliquables : l’un vers la e-book factory (viendrai vous parler du numérique très bientôt) et l’autre vers des recommandations de lecture émanant de divers blogeurs.

Au plaisir de vous retrouver tous bien vite.

Et n’oubliez pas les commentaires un peu plus bas si le cœur vous en dit !  🙂

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2 commentaires

  1. billiet sur 7 octobre 2012 à 9:17

    Je n’ai fait qu’un tour cette semaine chez Decitre, un tour de table pour être plus exact car rien ne m’a inspirée. Heureusement, j’ai trouvé au fond de mes placards un livre oublié en anglais: No Disrespect by Sister Souljah. Pas de la grande littérature, mais je n’ai rien trouvé du côté français, alors pourquoi pas une petite féérie générale….

    • Edith sur 8 octobre 2012 à 8:24

      Déprimant, n’est-ce pas ? J’ai acheté 5 ou 6 livres en cette rentrée, dont un étranger (Christa Wolff), et strictement AUCUN ne m’a emballée, c’est dire ! Si tu en es à faire tes fonds de placard, mais où va-t-on !!?? 😉

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