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Une journée au CETL, Seneffe

P renez un été bruxellois vide et gris, pluvieux et studieux. Puis éclairez-le, entre autres menus divertissements, de la visite d’une collègue russe, traductrice de Thomas Gunzig et Nancy Huston, rencontrée au Collège International des Traducteurs Littéraires (C.I.T.L.) d’Arles quelques années auparavant ; avec de premières retrouvailles dans le bar somptueux du non moins somptueux Hôtel Métropole, place de Brouckère, suivi d’une errance paisible au béguinage tout proche, avec ses petites maisons basses et ses volets verts ouverts sur la quiétude de bancs déserts et de rangées de platanes.

P uis voyez poindre les secondes retrouvailles, au Collège des traducteurs de Seneffe, un samedi plein de soleil comme la Belgique en a produit trop rarement cet été-là.
Un petit omnibus traversera alors les « banlieues » verdoyantes de Bruxelles, s’arrêtant parfois en rase campagne pour un seul et unique passager. On verra tour à tour pâturages verts et ondulants, troupeaux paisibles, maisons de brique rouge à rideaux de dentelle et troquets à l’enseigne Jupiler, ainsi que champs moissonnés et ballots de paille. Cahin-caha, le petit train arrivera après une bonne demi-heure à Nivelles, d’où un bus prendra le relais vers le village de Seneffe, traversant lui aussi villages coquets et pâturages verdoyants. A l’arrivée une dame charmante, passagère de ce même bus, vous accompagnera jusqu’à l’allée, majestueuse, du château.

I l faut la remonter, sous le soleil si chaud, dont l’arrivée de Nina me distraie pour me faire contourner le grand parc et ses grilles noires et dorées, afin de m’emmener vers le Collège sis dans les dépendances. J’avais adoré le C.I.T.L. jaune et bleu si joliment niché dans le giron d’une belle indolente (Arles), ceci est un bonheur d’une autre nature : un cadre bucolique, idyllique sûrement, avec autour d’un point d’eau cerné de quelques bancs, les dépendances et anciennes écuries du château aujourd’hui dévolues à la seule traduction : chambres de race pour traducteurs de race (me cite Nina) dans les anciennes écuries, chambres monacales à coté, moins exposées au regard du « passant », tonnelle pour tables de travail ou de repas, salle à manger et cuisine, avec au-dessus bibliothèque-salon et bureau de Françoise Wuilmart, la directrice, et puis à côté de ce bâtiment la salle de conférences.

T out y est blanc, infiniment reposant.
Quelques traducteurs sont déjà attablés en attente du repas-buffet auquel je suis cordialement conviée par Françoise que je connais, un peu, pour l’avoir croisée régulièrement au fil des années, que ce soit à la Foire du Livre de Bruxelles ou, plus récemment, aux Assises arlésiennes qui m’ont, elles aussi, laissé un fameux souvenir. Ici il y a, entre autres : un traducteur bulgare de Maeterlinck (Les Serres chaudes), une traductrice italienne de Jacqueline Harpman (Le Bonheur dans le crime), une traductrice roumaine d’André Baillon (Zonzon Pépette, fille de Ondres), un traducteur flamand de Dumas, un traducteur marocain de Colette Nys-Mazure (Célébration du quotidien), une traductrice serbe fiancée à un Belge venu pour le week-end, car à Seneffe de telles visites peuvent se faire sans difficulté et à moindres frais et, exception à l’hégémonie belge du lieu, le traducteur norvégien de Harry Potter (ce qui me permettra de connaître le dénouement de cette palpitante aventure sans avoir à en lire le dernier tome) !
Le repas sera convivial et délicieux. Claude le chef - que tous ont l’air de vénérer et qui le soir, où le repas est de gala m’assure-t-on, leur déclame des poèmes gastronomiques - a même apporté de sublimes tomates de son jardin, rouges comme jaunes comme vertes ! A Arles déjà, j’avais entendu parler de lui ! Café et mignardises convaincront Françoise du bien-fondé d’un panonceau qu’elle a en tête à l’intention des visiteurs du parc : « Il est interdit de nourrir les traducteurs ! » Ailleurs elle placerait volontiers la photo d’un autre, avec pour légende : « Attention, traducteur méchant ! » Mon voisin de droite m’entretiendra pendant ce repas des difficultés qu’il y a à traduire en bulgare le simple mot de « serres », qui apparaît parfois ailleurs dans le texte sous l’appellation « d’orangerie » et alors comment trancher ?

A près m’avoir montré sa chambre - petite mais ravissante, avec lit double, bureau (et ordinateur !), placard, table de travail, salle de douche et toilettes - Nina et moi discutons un peu plus, entre autre de sa traduction du moment (Kuru) qui lui pose quelques menus problèmes ; par exemple, qu’est-ce que le Fly-Tox, elle n’a trouvé ce mot-là dans aucun dictionnaire ? ! Son texte me semble un cauchemar de traducteur, avec des tas d’allusions à un quotidien que l’on ne connaît pas toujours quand on est étranger, des jeux de mots, des pointes d’humour. Heureusement, Thomas Gunzig sera bientôt ici et l’éclairera sûrement sur les divers points qui lui posent encore problème. Car c’est un des privilèges du Collège de Seneffe : y rencontrer « son » auteur, les écrivains (belges) venant nombreux se prêter au jeu des questions-réponses garant d’une traduction la moins imparfaite possible (car peut-on espérer mieux ?). Jean-Philippe Toussaint, écrivain belge très populaire au Japon, vient toujours une semaine en résidence au Collège à la fin du mois d’août.

A près une cigarette sous la tonnelle, Nina entreprend de me faire visiter le somptueux parc à la française bordé d’une forêt un peu plus débridée, et décoré ici et là de fontaines ou encore de sculptures très… contemporaines. En route nous croisons le petit théâtre baroque, et de loin j’apercevrai l’orangerie.
Le soleil est haut, et chaud, dans le ciel, c’est une si belle journée.

P uis je l’enjoins à retourner à son travail dont je m’en voudrais de la détourner, tandis que je vais lire un livre au frais à l’étage.
Ma lecture terminée, j’ausculte les trésors de cette bibliothèque où sont mis à l’honneur les auteurs belges que traducteurs de tous pays viennent régulièrement traduire ici l’été, à Noël et à Pâques. Je suis heureuse de voir là Moreau, Savitskaya, Maeterlinck, que du beau monde, en somme. Tout comme j’ai été heureuse tout à l’heure d’apercevoir de loin mon Magritte préféré, le Khnopf dans la chambre de Nina, et dans la salle à manger deux Delvaux. Un univers résolument belge, que ce Collège des traducteurs !

A près quoi je m’offre une visite express du château avant fermeture, que les traducteurs en résidence ont le privilège de pouvoir visiter gratuitement, privilège dont on m’autorise gentiment à bénéficier même si je ne suis là que pour une seule journée : deux petits étages aux parquets cirés - patins obligatoires - avec beaux objets et mises en scène, ainsi qu’animations vidéos qui rendent le lieu bien vivant.

E t puis voici qu’arrive l’heure de l’atelier de Françoise, qui a lieu trois fois par semaine et où chaque traducteur apporte ses problèmes du moment pour un remue-méninges des plus stimulants, et qui doit leur être une aide bien précieuse ! Au départ j’avais pensé repartir dans l’après-midi et puis, face à la beauté et sérénité du lieu, je me suis laissée convaincre de rester jusqu’à ce que le dernier bus me ramène vers Nivelles, et le presque dernier train vers Bruxelles…

L e séminaire a lieu dans la salle de conférences. S’y retrouvent deux traductrices roumaines, le traducteur marocain, le traducteur flamand, la traductrice serbe, l’Italienne, Nina et moi.
Après avoir distribué un document sur majuscules et autres conventions typographiques en français (un document précieux pour moi aussi), c’est avec enthousiasme que Françoise nous amène à réfléchir sur une première longue phrase du texte intitulé Le Tunnel, d’un certain Friedrich Dürrenmatt (auteur suisse allemand), et sur la traduction de la ponctuation : tout un programme, car la rigidité à ce sujet semble fortement varier d’une langue à l’autre si l’on en croit le panel de traducteurs qui se passionne pour le problème.
Quel n’est pas mon étonnement d’apprendre alors de la bouche du traducteur flamand que Dumas écrivait sans le moindre signe de ponctuation, tout comme Molière, ajoutera Françoise, et que ses « scribes » s’en chargeaient pour lui ! La traductrice roumaine à mes côtés a des problèmes avec une phrase interrogative ne contenant pas de point d’interrogation, ce qui en roumain ne « passera » pas ; est-ce une particularité d’André Baillon ou une liberté de la langue française ? Inlassablement Françoise réfléchira, répondra, éclaircira, évitant certainement à tous ces traducteurs, jeunes pour la plupart, erreurs de traductions comme interrogations stériles.
Le dernier bus n’attendant pas, je m’éclipse alors que Françoise met tout le monde en garde contre les correcteurs, ces surveillants redoutables et je la rejoins totalement là-dessus, correcteurs qui ne possèderont jamais le texte comme le traducteur le possède, qui sont des grammairiens avant d’être des créatifs et qui, à quelques rares exceptions près, sont mus par la rigidité syntaxique bien plus que par la sensibilité pourtant si nécessaire au « rendu fluide » d’un texte.
Vigilance, donc, et se battre pour défendre son texte, que l’on connaîtra toujours mieux que quiconque dans sa maison d’édition ; parfois mieux que l’auteur d’ailleurs, me permets-je d’ajouter, tant on en aura décortiqué le moindre mot des heures durant !

C ’est sur cette note énergique, et justifiée, que je quitterai à regret le Collège, sous un soleil finissant qui me verra redescendre la grande allée, reprendre bus et train jusqu’à la gare de Bruxelles-Midi, pour m’enfoncer à nouveau dès le lendemain dans mes propres travaux. Ainsi que dans l’été, redevenu humide et gris…

Edith Soonckindt

Publié in TransLittératures, la revue de l’ATLF

1 commentaire

  1. Jean-Paul Deshayes sur 11 août 2013 à 9:18

    Le Fly-Tox (prononcé fli-toxe) , je connais bien ! Nous l’utilisions quand j’étais enfant (il y a donc plus cinquante cinq ans). Ce liquide qui sentait le mazout était destiné à tuer les mouches . On le versait dans une pompe métallique que l’on activait en direction du plafond pour qu’il retombe en nuage jusqu’au sol. Il fallait éviter d’être en dessous! Je revois les insectes intoxiqués tomber au sol, tournant en rond sur le dos ou zigzagant dans un vrombissement d’ailes affolé et frénétique, une danse de la mort qui n’en finissait plus. Pourtant, plus d’une mouche, d’abord asphyxiée en réchappait. J’ignore par quel miracle, elles parvenaient à se soustraire à cette lente et douloureuse agonie aux relents de gasoil. J’ignore aussi les dégâts collatéraux que ce produit nauséabond causait à nos poumons. C’était aussi l’époque on aspergeait copieusement les cultures de DDT !!

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