Résidences d’écriture

Une soirée au CITL, Arles 2001

T out au long de ma carrière d’auteur et de traductrice, j’ai eu l’occasion à quatre reprises de partir en résidence d’écriture (Monastère de Saorge, Academia Belgica, Rome) ou de traduction (Collège international des traducteurs littéraires, Arles).

Bonheur renouvelé à chaque fois ou presque, surtout celui des rencontres. Lisez ce que j’en pense ci-après, ainsi que je l’ai exprimé dans l’un de mes billets d’humeur pour Bela (promotion des auteurs Scam-Sacd)  :

 

Résidence, vous avez dit résidence ?

L orsqu’un auteur parle autour de lui d’aller en résidence d’écriture, la perplexité se lit généralement sur le visage des non initiés.
Et pour cause.
Tout comme beaucoup ignorent que les auteurs peuvent améliorer leur malheureux ordinaire (voir billets précédents) par des bourses et autres aides à l’écriture, y compris crédits de recherches et de voyages, un nombre proportionnellement équivalent d’infortunés néophytes – mais qui s’en consolent très bien – ignorent qu’auteurs et autres artistes peuvent être carrément payés pour aller se faire voir ailleurs/chez les Grecs (cochez la case préférée) !
Enfin.
C’est une façon de parler, bien sûr. En clair, … > Lire la suite sur Bela

 


J ‘ai été en résidence au monastère de Saorge en janvier 2002, grâce à une bourse d’un organisme dont, par courtoisie, je tairai le nom. Si j’ai bien reçu la bourse et effectué là une résidence… intéressante, le texte que je devais écrire en échange a été refusé à la publication par ledit organisme au prétexte que mes virgules n’étaient pas conformes (…) et que le directeur (poète, par ailleurs) risquait d’être accusé de ne pas respecter la grammaire française !

Je vous le livre ci-après pour mémoire et en ris encore (mais un peu jaune) quand je repense au mèl affolé du directeur en question, qui pensait au premier abord que c’était le transfert internet qui avait déplacé mes virgules… :  

 

L’Effacement du vide

E t il n’y aura, pas de verre à accrocher aux murs du Temps, aucun miroir dans nos cellules, du Monastère, où se plonger éperdument. Seuls des fragments, minimes – un miroir, de poche ? – dans lesquels regarder des bouts, de son corps, pour oser espérer vraiment. Le jour un doigt, le nez, une oreille, un œil le menton, un genou si j’osais, le miroir, petit, rond, n’accepte rien d’autre que des éléments, d’un corps morcelé que sinon je pourrais jeter, aux cinq coins de la pièce (une cellule !). Et chaque soir c’est la même histoire, une histoire, ancienne, où je suis, dans ma cellule saorgienne, et où j’attends. J’attends, que la nuit tombe, pour exister vraiment. La nuit, tombe, alors que je suis à ma table de travail, et avale, la montagne qui obstrue, ma fenêtre. Je m’y vois. C’est le seul moment de la journée où j’existe ? J’existe enfin parce que je me vois, dans la fenêtre devenue, noire, du noir de tant de nuits en ce village du bout de la vie. Je suis là, dans la fenêtre, face à moi-même qui existe enfin, à ma table. Je suis moi ? Je suis là. Deux fois. Mon corps n’est plus éparpillé il est rassemblé là, une partie en tout cas, qui se reflète. Dans la fenêtre. Et je tends la main. Je tends la main je m’efface ! J’efface cette idée de moi reflétée sur la fenêtre. J’efface mon corps tout juste retrouvé, une partie en tout cas, donc j’efface, mon seul visage pour le moment.Puis j’ouvre. J’ouvre grand la fenêtre et je sors dans la nuit, je sors dans la vie. Et j’efface, la montagne ! Face à la cellule 8 il n’y aura plus d’obstacle mis là, comme pour me narguer. Puis j’avance et j’efface, les montagnes alentour lancées vers le ciel, comme pour une prière. Et je continue. J’efface ! J’efface ce village de lumières suspendu au corps du vide comme au bord d’en lui-même, j’efface ses ruelles ses goulets son vertige, new-yorkais, le cri de sa rivière les chants, de ses chasseurs, ses escaliers ses portes, closes, ses rires ses silences, ses brumes ses râles, les cris de tous leurs chiens, le pas des mornes spectres et aussi les mots, de tous ces autres insectes ! J’efface. J’efface et je me retourne et il n’y a plus, rien, sinon un abîme au bord d’en lui-même, une montagne orpheline de ses possibilités, que j’efface également et alors je m’en vais. Et je monte, ce raidillon – ils disent la calade – qui mène au Monastère où j’efface, le cloître et ses onze cadrans solaires – une heure, sera manquante éternellement, suspendue au vide d’ici – la chapelle ses ostensoirs aussi ses lampions de fête, son Christ mutilé aux plaies, béantes, les stigmates de St François la tête du séraphin, la cuisine, paisible, le potager la pergola, la terrasse les chambres – nos cellules ! – j’efface j’efface j’efface ! Et je me retourne. Rien. Je contemple, une nouvelle fois, du vide accroché au bord d’en lui-même. Mon corps, sans visage, il me faudrait l’effacer aussi. J’efface ! Toutes ces parties visibles qui ne servent à rien. J’efface pour mieux comprendre : Le creux au cœur des rêves purs. L’oubli au creux des cœurs trop durs. Cette heure manquante qui me poursuit le jour la nuit ici, alors que je serais tentée d’écrire car ainsi se vit la vie. Le corps effacé, il ne reste qu’une main. Qui ne sait où aller qui erre, dans la nuit d’un noir tel qu’il n’existe qu’ici, une nuit épaisse, dense, enveloppant ce vide au bord d’en lui-même qui s’est étendu ici par la faute de mes gestes, voraces ! Et il n’y aura plus d’yeux, pour regarder vos morts. Et il n’y aura plus de bouches, pour embrasser leurs corps. Les, mauvais, rêves, seront-ils à jamais, effacés eux aussi? Et alors d’un geste dernier j’efface, la lune ! faute de pouvoir l’éteindre tout à fait, les étoiles aussi, je les efface, d’un ciel encré tel qu’il n’existe qu’ici, puis ma main se suspend, au corps du vide qui règne ici, tout comme le silence, et lentement, posément, cherche au bord de cette immensité l’heure manquante qui, du Monastère, avait trouvé à s’échapper.

 

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