Errare humanum est, ou les errements d’une traduction classique

img20120225833Je vous entretenais la semaine dernière de mon désarroi face à un nouveau texte que l’on me proposait de traduire et qui m’avait quelque peu surprise par son style, que j’estimais être du dix-neuvième, et pour lequel je me promettais de relire tout à la fois Jane Austen et Thomas Hardy, Flaubert et Balzac.

Tragique erreur que la mienne !
Après en avoir envoyé un court extrait à une amie universitaire davantage versée que moi dans les textes classiques, j’apprenais que ce texte, sis au XVIIe, était en fait une imitation (stylistique) d’un texte du… XVIIIe ! Je vous laisse juger par vous-même :

It was a Book. Rather, it had once aspired to the immortal status of a Book, but never did acquire any such immortality, but only remained a collation of pages, written in my inky, looping hand. Long ago, in the year 1668, when I returned here at last, I contemplated destroying the Book, but I did not. I gave it to x – with the instruction to consign it in some hiding-place of his own choosing and contrive to forget where that hiding-place might be.
The pages contained the story of my Former Life. I had set down this story at a time of great confusion in the last years of my fourth decade, when I felt for the first time the radiance of the King fall upon my insignificant shoulders.
I had hoped the writing of it would enable me to understand what role I might play in my profession as a Physician, in my country and in the world. But, though, in all my frenzied Scribblings, I believed myself to be moving towards some kind of Wisdom, I cannot now recall that I ever arrived there.
I was only driven from place to place like a hungry dog. It was a time of marvels and glories, crammed with sorrows. And now, to read my own words and see this Life again unfold before me, brought to my heart an almost unbearable overload of Feeling.

Et voici ma première proposition de traduction :

C’était un Livre. Ou plutôt, cela avait jadis aspiré au statut immortel de Livre, mais sans jamais acquérir pareille immortalité, resté qu’il était au stade de juxtaposition de pages écrites de manière déliée par ma main tachée d’encre. Il y a bien longtemps, en l’an de grâce 1668, alors que j’étais enfin revenu ici, j’avais envisagé de détruire ledit Livre mais, n’ayant pu passer à l’acte, le confiai à X avec pour consigne de le déposer dans quelque cachette de son choix qu’il devrait aussitôt s’empresser d’oublier.
Les pages contenaient le récit de mon Ancienne Vie. J’avais entamé cette histoire à une époque de grande confusion, lors des dernières années de ma quatrième décennie, lorsque j’avais senti pour la première fois la splendeur du Roi tomber sur mes misérables épaules.
J’avais espéré qu’écrire ces lignes me permettrait de comprendre quel rôle je pourrais être amené à jouer en exerçant la Médecine, dans mon pays comme de par le vaste monde. Mais, alors qu’au fil de mes frénétiques gribouillages je m’étais cru en route vers une sorte de Sagesse, je n’arrive point à me souvenir y être jamais parvenu.
Je fus simplement ballotté d’un endroit à l’autre tel un chien affamé. Ce fut une époque émaillée d’émerveillements et de moments de gloire, mais aussi de bien des chagrins. Et aujourd’hui, alors que je lis mes propres mots et revois cette même Vie se dérouler à nouveau sous mes yeux, voilà que mon cœur se gonfle d’un surplus d’Emotion quasiment insupportable.

Le souci, c’est que lorsque j’ai montré cet extrait, sans lui divulguer de quelconques dates, à un ami capétien de lettres modernes et féru de lettres classiques, sa réaction a été que cela lui évoquait un texte du… XIXe !!
Me voilà bien embêtée tout à coup !

Mais j’ai été rapidement rassurée lorsqu’il m’a expliqué que c’était non pas le style mais le point de vue narratif (première personne du singulier) qui lui faisait penser à un roman du XIXe…Ouf.

L’éditrice avait l’air par ailleurs soulagée que j’accepte la traduction, moi j’étais touchée de sa confiance, tout ne pouvait donc qu’aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Sauf que j’allais devoir changer mon fusil d’épaule côté relectures.
Adieu Austen, Hardy, Flaubert et Balzac !
A moi Sterne, Fielding, Rousseau et Voltaire !

Voyons ce que j’aurai à vous en dire la semaine prochaine…
Et d’ici là, n’oubliez pas vos questions, sur cette traduction ou sur la traduction littéraire en général, si vous en avez !
Ce sera avec plaisir que j’y répondrai.

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2 commentaires

  1. admin sur 2 juillet 2012 à 10:20

    Bonjour, Serge

    Et ravie de vous compter parmi mes lecteurs ! Nathalie a fait un superbe travail sur ce site ! 🙂
    Il est toujours risqué de rendre public un choix de traduction, étant entendu qu’il y en a toujours plusieurs possibles… Je suis contente que celui-ci vous plaise, espérons qu’il plaira aussi à l’éditrice… 😉
    Oui, j’ai vu que Arte diffusait cette adaptation, que j’ai déjà en dvd étant donné que j’apprécie beaucoup Jane Austen, et surtout l’anglais de cette époque-là.
    Etes-vous traducteur aussi, ou ancien germaniste ??
    En vous souhaitant une belle journée/soirée selon votre heure de connexion…

  2. serge vidal sur 30 juin 2012 à 8:02

    Bonjour Edith,
    Je suis un ami de Nathalie Materne et je découvre, grâce à elle, votre site qui me ravit.
    Je vais prendre mon temps pour le savourer à mon aise.
    J’aime beaucoup votre choix de traduction pour « … contrive to forget where that hiding place might be » : « …qu’il devrait aussitôt s’empresser d’oublier ». Fidèle et beau français.
    Vous citez parfois Jane Austen. Savez-vous que sur Arte+7 ( ordinateur) vous pouvez en cemoment, découvrir une jolie adaptation de « Sense ans Sensitivity » par la B.B.C. après le superbe « Pride and Prejudice »?
    Cordialement, Serge.

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