20 septembre 2012

Angot 2012 : chronique d’un inceste annoncé…

Au commencement était le soupçon du coup éditorial…

Dans ma dernière newsletter, je vous avais brièvement entretenus du dernier Angot, dont Les Inrocks disaient un peu de bien et dont Le Monde des Livres en disait beaucoup… Assez convaincue d’un coup médiatique annoncé, voire fabriqué de toutes pièces ainsi que nombre d’éditeurs en sont friands lors de la rentrée littéraire, je n’étais pas plus convaincue que cela, ayant été fort déçue par tous les ouvrages de Christine Angot depuis Et pourquoi le Brésil ?

Puis vint la lumière…

Mais voilà que le jeudi 6 septembre j’ai regardé La Grande Librairie (France 5) et son premier numéro de la rentrée, avec Christine Angot en invitée d’honneur, et une conviction pour le moins contagieuse de la part de François Busnel – dont je pense le plus grand bien depuis sa recommandation, certes express, de La Tristesse des anges (lire mon compte rendu ici) – et qui nous vantait « sans doute le meilleur livre de Christine Angot » (citation libre). Christine Angot elle-même était plutôt convaincante aussi, et j’ai été d’autant plus séduite par la violence qu’elle nous promettait (oui, je sais) que je prépare un récit romancé sur le harcèlement moral et que tout travail qui touche à la destruction de l’âme est bien sûr susceptible de me parler, voire de nourrir mon propre travail de manière oblique.

En quête de…

Partie en vacances le lendemain et mue par une belle détermination, j’ai fait tous les relais presse des trois gares que j’ai traversées en quête de Une Semaine de vacances que je brûlais vraiment de découvrir, convaincue que Christine Angot avait retrouvé le feu sacré, ou en tout cas sa plume acérée et ce verbe si particulier.

Attention, lecture !

Déterminée à ne pas avoir passé mes congés sans lire ce qui promettait d’être un petit bijou (admirez ma motivation littéraire !), j’ai enfin trouvé l’objet de tous mes désirs à la gare de Toulouse Matabiau lors de mon retour mi-septembre (qui, au passage, explique le retard de cette newsletter, merci de votre indulgence et fin de la parenthèse).
Je l’ai donc dévoré confortablement installée, l’œil brillant et le cœur palpitant, on ne pourra pas me reprocher d’y avoir été à reculons !
Et peut-être aurais-je mieux fait…
Car ma déception fut à la hauteur de mon attente, ce qui était un brin prévisible, me direz-vous.

Où il est question de fond

Rien à redire sur le fond évidemment, comment nier l’impact mortifère et délétère d’un inceste subi, imposé, martelé, de manière aussi insistante et répétitive qui plus est. Ayant fréquenté Christine avant publication durant mes années niçoises, où nous étions amies, je sais de ce fait – et c’est pourquoi je mentionne cette amitié, sinon sans intérêt – que contrairement à ce qui a pu se murmurer ici et là, rien de ce calvaire n’a été inventé et qu’elle en porte toujours les traces, pour ne pas dire les stigmates.

Où il est question de forme

Le problème n’est pas là, il serait davantage du côté de la forme, que d’aucuns jugeront parfaite et aboutie dans sa sècheresse et sa simplicité, mais qui moi ne m’a touchée, parlé, remuée en rien, et c’est dramatique.
Croyez bien que je le déplore amèrement, j’aurais été sincèrement ravie d’écrire que Christine Angot avait abandonné son nouveau style   « spécial presse féminine » – qui se justifie pour la presse, mais pas pour un écrivain – et renoué avec ses anciennes amours, voire son talent tout court, car elle en avait, la bougresse – et je précise que j’ai lu absolument tous ses livres, ce qui m’habilite quelque peu à pouvoir en parler en connaissance de cause.

Et où il apparaît qu’il y a problèmes, trois

Une tentative d’analyse du « problème », le mien en tout cas, me fait dire qu’il est triple : d’abord le fait que ce livre ait « bêtement » été annoncé comme « le » nouveau livre de Christine Angot sur l’inceste, ce qui d’ores et déjà « casse » les premiers effets. En effet, c’est très subtilement que Christine Angot s’embarque dans un récit cru, voire pornographique – que par ailleurs certains sont susceptibles d’apprécier, ou de détester, pour cette seule qualité – et ne dévoile qu’à la page 43 que la relation pornographique en question – qui débute dans de peu ragoûtantes toilettes – a lieu entre un père et sa fille. Certes. Mais quand la mèche a été vendue au préalable, c’est de l’ordre du pétard salement mouillé (si je puis me permettre).

D’autant que, deuxième écueil, le thème a été plus que décliné par la même auteure, et que si l’on a été intrigué lors d’un premier livre, choqué par un deuxième, dégoûtée par un troisième, là on est bêtement à court d’impressions, de sensations, de réactions, moi en tout cas. Disons-le platement, Christine Angot a tellement exploré – et je ne dirai pas « exploité », ainsi que beaucoup lui en ont fait le reproche – le thème qu’il en est devenu usé, voire, oserai-je l’écrire, banalisé. Pour ses lecteurs s’entend, je tiens à le préciser avec tout le respect que je dois à une ancienne amie et à sa souffrance. Il m’apparaît évident que Christine Angot se devait d’user ce sujet, traumatisant pour elle, jusqu’à la trame, sans doute n’avait-elle pas d’autre choix – et quand elle a écrit sur d’autres sujets, c’était d’une platitude sans nom -, mais le problème c’est qu’en l’usant jusqu’à la trame elle nous a usés avec lui.

Ce qui est d’une ironie mordante pour quelqu’un qui a eu le courage d’écrire sur ce difficile sujet, celui de s’exposer, celui d’exposer au grand jour un sujet sur lequel l’on se contentait de chuchoter, et sûrement le mérite de faire du bien à des tas d’autres victimes dans l’ombre, elles. Mission accomplie, durement et courageusement, et game over peut-être à présent, comme si Christine Angot était à présent victime aussi de son ancien succès ?

Dans l’absolu, le sujet fascine, tabou ultime et crime absolu contre l’humanité, on ne peut le nier et d’ailleurs personne ne le nie. Cela confère même à Christine Angot une aura de martyre que l’on n’oserait presque pas effleurer pour cette raison même. Sauf qu’elle a dérangé, en son temps, et que beaucoup ont fait plus que l’effleurer en la critiquant ouvertement, voire violemment.
Or, ne nous méprenons pas, ce n’est pas à cela que je me livre ici, pas du tout, mais bien à l’expression d’une cruelle déception, bien plus impardonnable qu’un texte dérangeant. Car c’est bien ce que je lui reproche : Une semaine de vacances ne m’a absolument pas dérangée, ni secouée, ni émue, or je ne pense pas non plus être un monstre d’insensibilité. Donc il y a souci, tout de même, en tout cas pour la modeste lectrice lambda que je suis.

Style or no more style? That is the big question!

Et là se situe selon moi le troisième problème : le style !
Attention, de nouveau, que l’on ne se méprenne pas : son style est parfait pour ce qu’elle a voulu montrer (si tant est que je l’ai compris), sûrement il l’est : simple, concis, coupant, sûrement, visant probablement par ce biais à vider le texte de toute émotion – elle a l’intelligence, et le talent, de n’inclure aucun commentaire, aucun jugement – et à renforcer l’objectification effrayante de la malheureuse victime présentée à la troisième personne du singulier pour accentuer la dépersonnalisation. Objectif de l’objectification réussi, ça je le confirme, aussi quand on la voit regarder d’un œil mort des sacs de voyage posés là, et que l’on comprend bien qu’elle ne vaut pas mieux qu’eux. Sauf que cela m’a laissée froide et indifférente et que cette réaction de ma part (ancienne grande fan de Christine Angot ancienne mouture, je le répète) n’est pas normale, je le dis haut et fort.
Evidemment, le problème vient peut-être de moi, téléspectatrice trop assidue de Faites entrer l’accusé ou trop saturée des faits divers plus sordides les uns que les autres que nous propose le 20 heures, par ailleurs violée deux fois et harcelée six mois durant par un pervers psychopathe, donc quelque peu blindée côté « horreurs du monde ». C’est possible.

C’était mieux, avant

Mais je me souviens qu’à une époque, pas si lointaine, Christine Angot me secouait, me choquait, me « parlait », viscéralement, à la manière magistrale d’une Chloé Delaume dans Le Cri du Sablier. Et que ce n’est plus le cas, et que je le déplore, et que je lui en veux. Où sont ses scansions anciennes, ses répétitions, ses arythmies, ses envolées, ses embolies, ses coups de poings et ses coups de pieds ? Ils s’étaient déjà envolés dans tous ses livres à partir de Et pourquoi le Brésil pour lui faire rejoindre le cheptel, hélas déjà suffisamment grossi, des auteurs (et non pas des écrivains) sans voix, sans univers et avec un ersatz de pâle histoire à nous refiler de manière coupable. J’attendais d’elle (vis-à-vis de qui j’ai de fameuses exigences !) qu’elle retrouve « tout ça » pour son sujet fétiche ; et rien.

Quand écriture et lassitude font mauvais ménage

Oui, je sais pertinemment que qu’il n’y a pas plus compliqué que d’écrire simplement. Et que ça peut, parfois, être d’une redoutable efficacité. Si l’on sait le manier. Avec ce « petit quelque chose en plus » qui fait toute la différence (je pense à Duras bien sûr). Je sais qu’un auteur a parfaitement le droit de changer de style, que cela signe même son évolution, sauf qu’ici ça sent juste la source tarie. Je sais aussi que le sujet, terrible, devrait se suffire à lui-même, que les descriptions clinico-pornographiques et pornographico-cliniques dont elle nous inonde avec une précision chirurgicale devraient se suffire à elles-mêmes, parler toutes seules en quelque sorte. Que la médiocrité sexuelle dont elle nous abreuve se veut volontairement répétitive, donc lassante, donc qu’il est normal que l’on soit lassés.
Eh bien non, rien de tout cela n’est normal. Pas pour moi en tout cas, qui ne prétends en rien être représentative d’une quelconque tranche de son lectorat, habituel ou occasionnel. Tout juste ai-je ressenti un vague dégoût en refermant le livre, une vague nausée, mais je n’en suis même plus sûre, c’est dire ! Et ce constat me peine profondément. Ou alors je suis un monstre, comme le père de Christine. Allez savoir ce qui peut bien émouvoir un lecteur averti de nos jours… Je me dis tout de même que dans la série des écrivains au scalpel, Jelinek sait, par contre, (in Les Amantes), avec une écriture sèche, abrupte et incisive, créer des sensations, des émotions, et un terrible effroi !

Bousculez-moi, j’adore ça !

Moi j’aurais aimé être bousculée, et hantée ensuite, je ne demandais que cela !
Or il ne s’est strictement rien passé, et là est mon drame (fictif) face à ce drame (hélas bien réel).
Problème parallèle d’une société à la violence tellement omniprésente qu’elle n’émeut plus ses citoyens, même quand elle est transfigurée par la littérature, et où il convient donc de créer une escalade en permanence (cf le film Crash, de Cronenberg, entre autres exemples possibles) pour arriver à effleurer le lecteur d’un ersatz d’émotion ?
Peut-être.
Christine Angot a écrit un livre, plus littéraire, plus réussi (tout de même) que ses précédents, c’est déjà ça.
Mais elle est passée à côté de l’occasion d’en faire un grand livre et c’est bien regrettable.
Son style, comme sa thématique, s’est épuisé, peut-être comme elle aussi, nous laissant en rade au bord d’un écriture novatrice, forte et « interpellante », une des plus originales de son époque, qu’elle avait commencé à créer et qui, aujourd’hui, n’est plus que l’ombre d’elle-même, nous laissant avec un auteur et non plus un écrivain.
Impardonnable.

Entre parenthèses…

Parallèlement, j’ai lu cet été un autre drame humain, décrit par J.N. Pancrazi dans La Montagne, ou comment, durant la guerre d’Algérie, tous les petits camarades de classe de l’auteur ont été massacrés, seul lui en a réchappé (parce que sa grand-mère lui avait interdit cette virée en montagne…). Là aussi j’ai été « un peu » déçue, mais force est de reconnaître que l’auteur a au moins réussi à créer une atmosphère infiniment oppressante qui « fonctionne », et que cette lecture m’a un peu secouée, bien que pas suffisamment à mon goût (je dois être une dure à cuire, finalement ;-)).

La suite au prochain numéro !

Je vous avais promis de dépiauter pour vous Le Magazine littéraire et le Lire de la rentrée et je n’ai pas oublié, j’ai aussi une interview à vous proposer, et un article sur l’autobiographie et l’autofiction !

En attendant toutes ces belles moissons, je vous laisse avec ces deux articles qui font les gorges chaudes de la rentrée :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/09/10/le-pamphlet-de-richard-millet-deshonore-la-litterature_1758011_3232.html

http://www.lesinrocks.com/2012/09/02/livres/arnaque-florian-zeller-olivier-adam-11292295/

A très vite !

Et, bien sûr, si vos avis sur Christine Angot divergent du mien, n’hésitez surtout pas à les partager en commentaires !

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4 Comments

  1. Mélanie Talcott

    28 septembre 2012 at 1:23 — Répondre

    Bonjour

    Lire ce texte a été un plaisir autant sur la forme que sur le fond. Enfin, une critique littéraire qui ne se résume ni à faire un copier-coller de la quatrième de couverture ni l’apologie d’une morale convenable et convenue ni qui, le jeu médiatique allant de soi, se contenterait de suivre le flot des pour et des contres des intellos du PAF littéraire, fiévreux des prix de la rentrée. J’en aime sa sincérité, sa tendresse et sa prudence, ce vouloir d’expliquer presque à l’intime le rejet d’un livre et cet aveu d’une amitié inscrite en filigrane. Elle m’a presque donné envie de lire Christine Angot, celle d’avant de Pourquoi le Brésil ?. Malheureusement, après l’avoir écouté aux Mots de Minuit, cette envie s’est aussi vite estompée qu’elle était venue. (voir sur mon blog Les Maux de Minuit…).
    Je ne me rappelle plus comment j’ai découvert ce blog, mais à en pousser la porte virtuelle, j’en aime l’atmosphère, cordialement, Mélanie.

    • Edith

      9 octobre 2012 at 10:57 — Répondre

      Bonjour, Mélanie ! Je suis touchée, et vous suis reconnaissante, de ce commentaire intelligent (forcément, puisqu’il dit du bien de mon article !) et délicat. Au plaisir !

  2. Edith Soonckindt

    22 septembre 2012 at 2:02 — Répondre

    C’est une grande et intéressante question, chère Hélène. Evidemment, ma déception n’est jamais qu’à la hauteur de mes attentes. Et je suis dure parce que j’ai vraiment beaucoup aimé cet écrivain à ses débuts (jusqu’au fameux Pourquoi le Brésil…) et que je supporte mal que quelque chose d’elle (sa substance) se soit envolé, apparemment pour toujours… :-( J’ai un ami qui pense que nombre d’écrivains devraient tout bonnement cesser d’écrire au-delà d’un seuil critique…

  3. Hélène Billiet

    22 septembre 2012 at 1:58 — Répondre

    Et oui, on a le droit d’être déçu! Faut-il avoir peur du manque d’inspiration de l’écrivain comme l’évoquait l’autre jour Nothomb sur France Inter ou pire, faut-il redouter la lassitude de l’écriture qui contaminerait la lecture? On a en tout cas le droit de rester critique, de garder une certaine distance par rapport à ce qu’on lit, mais qu’en est-il pour les écrivains? Sont-ils toujours capables de se renouveler dans l’écriture?
    Hélène Billiet a publié récemment:..Les verbes anglais pour parler courammentMy Profile

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