Nicolas Ancion, ou sans doute la plus longue interview du monde

Nicolas Ancion DR 2Nicolas Ancion est un des plus prolifiques auteurs belges, si pas le plus51GJecTKvEL._AC_US160_ prolifique, et lire ses seuls titres signe déjà le début de l’enchantement, de Nous sommes tous des playmobiles à Les ours n’ont pas de problèmes de parking en passant par Ecrivain cherche place de concierge.

Si vous êtes belge, vous le connaissez sûrement, il est partout !

Si vous êtes français, découvrez-le donc ici sans plus tarder !

Vous verrez, il est passionnant !

D’ailleurs, voici, en 22 questions top chrono :

1-Nicolas, tu as une production impressionnante (romans, théâtre, poésie, nouvelles, jeunesse) pour un aussi jeune homme ! Y a-t-il un genre que tu préfères à un autre, ou peut-être sont-ils tous d’égale importance au moment où tu es plongé dedans ?

512aLl62SxL._AC_US160_La réponse est déjà dans la question : si je touche à tous les genres, c’est parce qu’il y a chaque fois, me semble-t-il, moyen de détourner les codes, de les exploiter autrement et, surtout, d’y trouver du plaisir. Je ne peux pas me lancer dans l’écriture d’un projet, quel qu’il soit, si je n’ai pas l’impression que je vais y ressentir cette liberté totale qui me donne envie d’écrire.

2-Y a-t-il un fil conducteur entre ces différents genres ? L’humour et la dérision, peut-être ?

L’humour en littérature est, pour moi, une forme de politesse. LaUnknown littérature est une tâche horriblement prétentieuse : on invente des personnages de toute pièces, des histoires, des lieux, des rebondissements et on oblige les lecteurs à y croire, comme si c’était la vérité qu’on écrivait. Sans distance, la situation est tyrannique. Le lecteur subit ce que lui inflige l’auteur. L’humour permet de rappeler à chaque instant, sans s’y attarder pour autant, que tout ça est faux, tout simplement. Imaginaire, inventé, fabriqué, mais pas un mensonge pour autant. Une vérité qui n’a pas besoin de prendre appui sur le réel.

3-Tu as étudié la littérature à l’université, est-ce là que tu as trouvé le déclencheur à cette passion dévorante, ou bien c’est antérieur (j’ai eu vent d’un premier écrit à 13 ans) ?

imagesJ’ai commencé à écrire de la fiction pour le plaisir à partir de mes 13 ans, c’est vrai. J’écrivais déjà pour des lecteurs imaginaires, en grande partie. Si j’ai étudié les langues et littératures romanes, c’est parce que le sujet me passionnait, en tant que lecteur, surtout. Mes études m’ont donné des armes pour comprendre ce que je fais assez spontanément, pour défendre mon travail et en parler en public de façon un peu plus structurée qu’en me contentant de résumer l’intrigue des histoires que je raconte dans mes livres.

4-Travailles-tu en fonction de l’inspiration ? Si oui, d’où te vient-elle ?

Mon écriture est très spontanée. Je n’écris que sur les sujets qui meUnknown dépassent, ceux que je ne maîtrise pas, qui me choquent, me révoltent, m’intriguent, sans que je ne puisse y apporter une réponse claire. Le monde regorge de sujets de ce type en ce moment, parce qu’il est devenu si complexe et si mal foutu que plus personne n’en maîtrise le fonctionnement.

 5-As-tu une méthode de travail, ou alors une routine ?

Oui, je reporte au lendemain. Et ça marche assez mal.

6-As-tu eu du mal à te faire éditer à tes débuts ?

Unknown-1J’ai eu beaucoup de chance : j’avais achevé d’écrire un long poème, je l’avais dactylographié et fait lire à quelques amis. Un de ceux-là m’a demandé s’il pouvait l’éditer. J’avais 23 ans, il en avait 25 ; j’étais belge, il était suisse ; c’est devenu mon premier roman et c’était son cinquième livre publié, je crois. Par la suite, de bonnes critiques et des prix littéraires m’ont aidé à rencontrer d’autres éditeurs, mais je travaille toujours avec les éditions de l’Hèbe, vingt ans après la parution de « Ciel bleu trop bleu ».

7-Dirais-tu que c’est plus facile en Belgique qu’en France ?

Je n’en sais rien, car c’était en Suisse 😉 Ce n’est facile nulle part, à vraiUnknown-2 dire, et c’est devenu d’autant plus difficile aujourd’hui que les éditeurs de toute taille ne sont plus à la recherche que des ventes. Ils veulent des chiffres, alors qu’avant, j’avais l’impression qu’ils cherchaient des textes et des lecteurs conquis. Ils se disaient que les chiffres finiraient par donner raison à leurs choix esthétiques. Aujourd’hui, la plupart des éditeurs ne sont pas gênés le moins du monde de publier des livres de merde, mal écrits, sans aucun intérêt, sous prétexte qu’ils en vendent plus que des textes intéressants, audacieux et durables. La littérature industrielle, jetable, a pris presque toute la place.

8-Dans toute ta production, as-tu un livre fétiche ?

381.2C’est une question compliquée. Je suis un peu déçu, en ce moment, de sentir que mon roman Invisibles et remuants, qui affronte les problèmes qui sont au cœur du débat aujourd’hui (la ségrégation entre super riches et incroyablement pauvres, le terrorisme comme forme d’action désespérée, l’impuissance des stratégies de contre-terrorisme, l’impasse du libéralisme tout-puissant…) passe complètement inaperçu. Je suis convaincu qu’on n’écrit pas pour les trois mois qui suivent la sortie d’un titre, mais pour les années à venir, mais c’est frustrant de sentir que j’ai passé bien des nuits debout pour écrire ce roman et qu’il est porté par la même énergie qui en pousse d’autres à manifester aujourd’hui leur mécontentement. J’aimerais que ce texte puisse arriver entre les mains de ceux qui refusent la marche du monde qui nous est imposée en Europe depuis quelques décennies.

9-Tu écris combien de livres par an, et dans quelles conditions ? Retraite monacale ou plutôt sur la route ?

Je ne compte pas. J’écris en permanence deux ou trois projets différents.Unknown-3 Certains mettent des années pour éclore, d’autres sont pliés en… vingt-quatre heures d’écriture non stop. Je ne suis pas très moine ; en revanche, je voyage beaucoup en famille. J’écris beaucoup dans les trains, les avions, les bus, entouré de monde, un casque sur les oreilles, avec de la musique et un ordinateur sur les genoux. C’est mauvais pour la posture de travail, mais excellent pour l’efficacité.

10-Je n’ai vu aucune trace de résidences d’écriture dans ta biographie pour le moins dense, tu n’as jamais été tenté ?

logo_0J’ai résidé à Montréal deux fois, dans des conditions d’accueil formidable (une résidence organisée par l’UNEQ, L’union des écrivains du Québec) et à Berlin l’an dernier, au bord du lac de Wannsee. Pour le théâtre, je travaille régulièrement en résidence avec le Collectif Mensuel : ce sont eux qui viennent près de chez moi, à Carcassonne, profiter des figues et de la lumière du sud.

11-Ton impressionnante production existe aussi en poche (Pocket), cela signifie-t-il que tu arrives à vivre de tes droits d’auteur ?

J’arrive à vivre de l’écriture, en cumulant projets pour le théâtre, le cinéma,Unknown-4 la télé, les romans et les traductions. Ca fait plusieurs métiers en un, mais tous aussi passionnants. Les livres de poche, c’est 0,2 EUR de droits d’auteur par exemplaire. Faudrait vraiment en vendre des rayonnages entiers pour vivre de ça à l’année. 10 000 exemplaires vendus, c’est 2 000 EUR de droits bruts. Et ils ne sont pas faciles à vendre !

12-Tu écris aussi pour le numérique (Onlit), si je ne m’abuse. Quel regard portes-tu sur cette branche éditoriale ?

Unknown-1Je vois le numérique comme la porte de sortie idéale pour échapper à l’industrialisation de l’édition. On peut publier vite, instantanément, même (c’est ce que je préfère : l’écriture numérique en direct, comme pendant mes marathons d’écriture où je m’enferme pendant 24h pour écrire un roman en direct sur le web), pas besoin de budget, de mise en place, de promotion coûteuse. On peut prendre des risques, trouver 600 lecteurs en une demi-journée pour un texte de poésie engagée que personne n’aurait voulu publier. Mais, comme toutes les révolutions, c’est dans les marges du système qu’elle est réellement novatrice. Le roman reste un truc idéal pour le papier, pour quelques années encore, mais ça changera. On lira plus court, sur écran, dans le bus et dans le métro.

13-Si j’en crois ton site et tes blogs (tous passionnants, et amusants, à parcourir), tu interviens beaucoup en écoles et lycées. Cela t’apporte quoi ? Une ouverture ? Un feedback de lecteurs ? Ou tout à fait autre chose ?

Ecrire est un métier très solitaire : on est seul face à son clavier et sesUnknown-5 cahiers. Comme on n’est jamais celui qui vend le plus, on en viendrait vite à croire qu’on est un génie incompris. Pire encore quand on fréquente le petit milieu de la littérature à Paris où il n’y a que des gens qui croient vraiment faire des choses capitales pour l’avenir de la littérature. Or, écrire, c’est avant tout utiliser les mots pour faire vivre des choses aux lecteurs. Pour ça, faut des lecteurs. Et on ne les rencontre nulle part aussi bien que dans les classes. Ils ont lu (et bien en général : avec attention, vigilance et méfiance), ils ont des choses à dire, à critiquer, à souligner. C’est une source d’émerveillement et de motivation pour moi.

14-Crois-tu que l’on apprenne à (bien) écrire en ateliers d’écriture ?

Unknown-6On apprend surtout à mettre ses propres textes à distance : à bien lire et à oser se lire avec un œil (et une oreille, surtout) neuf. C’est le début de l’apprentissage du métier. Tout s’apprend. Si on peut enseigner à construire des fusées ou à corriger des logiciels informatiques interminables, on peut fatalement enseigner l’écriture de fiction. Mais le talent n’est pas une simple question d’apprentissage. Je pourrais passer des années avec le meilleur prof de chant, mes cordes vocales et ma bouche ne deviendraient pas pour autant des organes prodigieux. On a tous des talents et des limites. Pour qui aime écrire et a le goût de passer par l’écrit pour donner existence à l’invisible, l’atelier d’écriture est un lieu d’épanouissement extraordinaire.

15-En parcourant un de tes blogs, j’ai été particulièrement impressionnée par tes marathons d’écriture (Bruxelles, Hanoï, Berlin, New York, cités dans le plus pur désordre chronologique, voir son site pour plus d’infos). Comment t’es-tu retrouvé projeté là-dedans ? Pour ma part, je n’en avais jamais entendu parler, tu me donnes des idées…

A 21 ans, pour financer un voyage au Québec avec ma classe à l’université,Unknown-7 nous avions lu Proust pendant 24 heures. On se relayait, bien entendu, mais dans les heures creuses de la nuit, nous n’étions qu’une poignée à poursuivre la lecture, sans public, dans le sas de l’université désert. C’était un moment magique. Depuis lors, j’avais envie de me lancer dans un marathon de ce type, mais pour écrire, histoire de voir si l’imagination finit par emporter l’auteur dans un état de second, lié à l’épuisement ou à la lassitude.

J’ai trouvé la réponse : on n’écrit pas mieux ou moins bien après 22 heures de travail. En revanche, on est autrement plus productif dans ces 24 heures-là que tout le reste du temps. Et comme mon manuscrit est accessible en ligne en permanence, les lecteurs commentent et m’encouragent à poursuivre, ce qui est incroyablement stimulant. Presque grisant, à vrai dire.

16-J’imagine que l’on n’écrit pas le même type de textes dans ce genre de contexte que tranquillement chez toi ?

Unknown-2Je m’arrange pour changer les contraintes à chaque fois que je me lance dans ce type de défi. J’ai écrit un polar, une histoire de zombie, un roman solidement ancré dans l’actualité brûlante (les attentats de Sousse, alors que j’écrivais dans une paisible vallée en Suisse) et un roman à structure cyclique, très littéraire.

17-Ecris-tu jamais tranquillement chez toi, d’ailleurs ? J’ai cru comprendre, lors de notre rencontre express à la Foire du livre de Bruxelles cuvée 2016 que tu avais traduit un livre dans le train entre Paris et Pékin ?!

Cela fait cinq ans que nous voyageons en famille trois mois sur l’année. Axelle et moi traduisons, j’écris aussi et les enfants font l’école seuls. J’ai publié deux romans dans des collections littéraires pour étudiants quiUnknown-8 apprennent le français à travers le monde (en jargon pédagogique, on appelle ça le FLE – français langue étrangère) et j’ai donc le plaisir de rencontrer des lecteurs et de donner des formations aux quatre coins du monde. Disons, pour être plus précis, sur trois continents. Et nous traduisons donc dans les mêmes circonstances : dans les bus, les trains, les avions, partout où il y a u siège pour poser ses fesses et assez de place pour déplier l’ordinateur portable (avec Ryanair, par exemple, ce n’est pas toujours gagné). Pour l’anecdote, je peux te dévoiler que je suis occupé à te répondre à bord d’un avion entre Béziers et Oslo.

18-La traduction, voilà donc une nouvelle corde à ton arc dont j’ignorais tout jusqu’ici ! Cette vocation t’est venue comment ?

Unknown-9Ma femme, Axelle, a étudié la traduction à l’ISTI à Bruxelles (l’anglais et le russe) et a travaillé dans de nombreux secteurs, en Belgique, puis en Espagne. Mais aucun de ses multiples boulots n’était en lien direct avec ses études : l’idée nous est venue de proposer nos services en tandem aux éditeurs, pour les langues que nous maîtrisons, l’anglais et l’espagnol.

19-Tu traduis quel genre de livres ?

En réalité, c’est Axelle qui traduis ; moi, je réécris, pour que le texteimages corresponde aux envies et besoins des éditeurs et des lecteurs en français. Pour le résumer en une formule : elle traduit et je trahis. Nous travaillons presque exclusivement sur des romans, principalement pour ados, parce que c’est le secteur avec lequel nous sommes entrés en contact en premier lieu, après avoir commis quelques boulots alimentaires pour un éditeur assez radin, qui a fermé boutique depuis. C’est lui qui nous a permis d’avoir une dizaine de titres à notre C.V. et de pousser de nouvelles portes.

20-Ton travail de traducteur se nourrit-il de ton travail d’auteur ? Et inversement ?

Unknown-11Un auteur est omnivore : tout le nourrit. Chaque galère, chaque réussite, chaque échec alimente l’imaginaire de l’écrivain. La traduction m’aide surtout à relativiser la qualité de ce qui se publie aujourd’hui et, surtout, des droits qui se vendent sur les marchés internationaux. Les éditeurs se fichent de savoir si les romans dont ils ont acheté les droits sont bien écrits, ils souhaitent uniquement – et on peut les comprendre – qu’ils soient réussis dans la version française qu’ils publient. Les éditeurs n’achètent pas des textes, mais des coups éditoriaux potentiels. Les agents étrangers sont condamnés à bluffer en permanence, pour fourguer les manuscrits qu’ils défendent. Mais le travail de traduction n’est pas rendu plus simple par ces coups de poker, ces enchères et ces enjeux parfois importants : c’est le pauvre traducteur qui se retrouve en première ligne pour découvrir la réalité derrière les multiples baratins. Il lit le texte et, quelle que soit sa qualité, il est condamné à en donner une version française qui soit… vendeuse.

21-Quel(s) conseil(s) forcément pertinent(s) donnerais-tu à un jeune auteur cherchant à se faire publier aujourd’hui ?

Toujours le même : ne pas chercher à se faire publier. Chercher à écrire, àUnknown-12 participer à des concours, à diffuser ses textes là où ils peuvent trouver leur place, dans des magazines, des sites, des applications sur téléphone. L’édition ne cherche pas de nouveaux venus. Elle ne s’intéressera aux textes d’un nouvel auteur que si leur publication semble s’imposer par ailleurs. Parce que leur diffusion sur le web a fait le buzz, parce qu’il y a un projet de web série ou de BD qui en est tiré, parce que l’auteur a une belle gueule, parce qu’il a fini premier à The Voice. Je ne blague pas : le plus simple, pour publier un bouquin, c’est d’être joueur de foot dans une équipe nationale ou star de la télé-réalité. On peut proposer le pire roman du monde, tous les éditeurs seront prêts à signer.

22- Et à un jeune traducteur (tant qu’à faire) ?

Unknown-13C’est beaucoup plus confortable. Il n’y a pas la concurrence des journalistes télé, des chanteurs de rock, des acteurs de feuilletons. Il faut envoyer beaucoup de C.V., souvent, en personnalisant son approche, en ciblant la bonne personne dans chaque maison et en lui proposant quelque chose qui ne s’adresse qu’à elle. En général, la proposition concrète ne l’intéressera pas, mais un premier contact aura été établi et il pourra rebondir ensuite. Ce n’est jamais rapide. Il faut être patient. Et surtout, ne jamais se laisser décourager par un bout d’essai qui est refusé. Nous nous sommes fait refuser plus d’une fois lors de tests où nous étions mis en concurrence avec d’autres traducteurs. C’est la loi du genre. Même avec cinquante traductions publiées, on continue à devoir faire ses preuves pour de nouveaux projets, avant de signer un contrat. Pas avec les éditeurs qu’on fréquente de longue date, bien sûr, mais avec tous les autres. On finit par s’habituer et, surtout, par se rendre compte qui si sa traduction n’a pas été choisie, c’est qu’il y en avait une meilleure. Et que l’éditeur a donc fait le bon choix de confier le projet à ce confrère plus talentueux, plus en forme, plus en phase avec le projet précis et les envies de la maison.

Unknown-15

MERCI, NICOLAS !

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1 commentaire

  1. Nathalie sur 14 mai 2016 à 1:37

    Super interview ! On sent bien que les deux parties maîtrisent leur sujet 😉
    Vous êtes de plus deux auteurs bien inscrits dans le 21ème siècle et les nouvelles technologies, ce qui m’a particulièrement intéressée, tu t’en doutes.
    Merci pour cette belle rencontre entre un globe-trotter des mots et une grande amoureuse du verbe.

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