Heurs et humeurs d’un artiste belge bien sous tous rapports

laurent d'ursel2Les newsletters se suivent et ne se ressemblent (bienheureusement) pas ! Je vous l’avais promis il y a quelque temps déjà, le voici dans toute sa splendeur, l’ami Laurent, artiste « polyvalent » bien connu des Belges, un peu moins des Français – l’on pourrait dire que c’est le pendant belge de Sophie Calle – qui vient nous parler à bâtons rompus de l’écriture, de l’art, du dégagisme et des douches publiques…

Interview décapante assurée, en 12 sympathiques questions posées un beau matin d’été à La Maison du peuple (St Gilles-les-Bruxelles)

1-Laurent, tu es aujourd’hui un plasticien connu et reconnu en Belgique, mais tu n’as pas commencé par cette discipline. Quand je t’ai rencontré, il y a une quinzaine d’années, tu écrivais…

Jeune, fragile, j’avais commencé vers douze, treize ans, à écrire de la  poésie et des textes en prose poétique.

Et je n’ai pas arrêté d’écrire, jusqu’au « traumatisme » du trente-quatrième refus éditorial de La Destination (un roman rehaussé de 2.000 citations à grelots…), il y a plus ou moins 15 ans. C’est sans doute un mauvais roman, mais j’y reste très attaché. Mon projet aujourd’hui, avec les éditions Maelström, est de le publier en tant qu’œuvre plastique d’art contemporain numérotée, placée sur un présentoir et vendue très cher ! Libre à l’acquéreur d’en tourner les pages…

Les arts plastiques ont toujours eu leur place dans ma vie. En tant que créateur, tout a commencé par des photos jamais prises de terrains de football en Bolivie (pays de son ex-femme, nda). Puis le traumatisme susmentionné a précipité la chute…

Aux éditions Ercée, Bruxelles (aujourd’hui disparues, nda), j’ai publié deux romans, La Tentation et Anticorps précédé de La Répétition, qui ont eu leur petit succès critique.

Je reconnais avoir commis une erreur de jeunesse : j’ai rencontré Georges Thinès (écrivain belge, nda), ami d’un professeur aux universités St Louis, et lui ai fait lire La Chambre bleue, mes quatre premiers textes, ce qui m’a valu des remarques élogieuses et un conseil : « Il y a deux textes qui sont très proches ; en écrire deux autres dans la même veine pour créer un ensemble cohérent, et garder les deux autres sous le coude. » J’ai refusé, par purisme infantile. Qui sait si ma vie eût été différente si j’avais suivi ce conseil ? La leçon est claire en tout cas : ne jamais confondre louable fidélité à soi et ego-romantisme intégriste à la noix.


2- Quel a été ton parcours d’auteur ?

J’ai eu quelques critiques positives pour mes livres. Après le traumatisme que je viens d’évoquer, il y a encore eu deux recueils, bien sûr inédits, en guise d’ultime sursaut scriptural : Ressembler, sur le thème de la ressemblance (le fil rouge (ou noir ?) politique de ma vie, encore à tisser…), une série de courts textes ayant chacun pour titre un verbe, à sonder à la faveur d’une mini histoire. Et Le Livre du ça, des poèmes d’amour à ma meilleure moitié depuis bientôt 19 ans.

3 – Il me semble qu’aujourd’hui tu intègres toujours l’écriture à tes travaux ? Un compromis agréable ?

En fait, je n’ai jamais arrêté d’écrire, et ça demeure une part importante de mes élucubrations artistiques, qui contiennent très souvent de l’écriture, des mots, des phrases, des jeux avec la langue. Les Mots sont des aphtes, en chantier depuis près de 10 ans, est un futur livre aussi plastique, philosophique, linguistique que politique sur la langue en général, et la langue française en particulier. Mon projet mammouth « D’URSEL IN VENICE 2015 » (http://durselinvenice2015.be/index.php), pour être sélectionné à la Biennale d’art contemporain de Venise (édition 2015), a pour socle 3 textes…

4- Avec le recul, quel souvenir gardes-tu de ta période « écrivante » ?

La jouissance était beaucoup moins forte qu’avec les arts plastiques ! C’était solitaire, et j’aimais ça, mais les confrontations et collaborations que permettent les arts plastiques tels que je les pratique ont leur charme aussi ! Et il y a autre chose : ne pas être Proust m’a beaucoup plus coupé les ailes que de ne pas être Picasso. J’ai d’ailleurs d’emblée appelé « lœuvrette » les œuvres plastiques que j’ai faites parce que je ne pouvais entrer sur le tard dans les arts plastiques que par derrière : j’ai ainsi rebondi ludiquement et joyeusement sur mon handicap. Rien de tel en littérature, où j’ai commencé par me cacher derrière un lâche pseudo… Mais je ne me plains de rien : la parfaite conscience de mon non-génie ne m’empêche pas de baigner (sans me noyer) dans l’autosatisfaction. Je suis toujours très (trop ?) content de ce que j’ai fait ou écrit… Au point d’entretenir la peur de relire 30 ans après La Chambre bleue, la peur de constater que c’est ce que j’aurai fait de meilleur dans ma vie…

5 – Aurais-tu un conseil pour ceux qui souhaiteraient se lancer ?

Soyez sûr que votre texte est indispensable et unique ! J’ai été très frappé par cette phrase lumineuse de François de Coninck (éditeur et plasticien) : « Toute œuvre qui tiendrait sur une carte postale ne devrait pas faire plus ! » Il faut en effet trouver la forme la plus réduite, la plus adaptée au contenu. Un blog ne suffit-il pas ? Ou des lectures publiques ? Ou encore des affiches dans la rue ? D’autres formats que le livre sont possibles, dans lesquels l’expression littéraire peut s’inscrire… Mais moi qui suis réputé (à tort, bien sûr) toujours en faire trop n’ai à cet égard pas de leçon à donner.


6- D’où te vient ton inspiration ? Comment travailles-tu ?

Depuis ces quinze dernières années, je n’imagine même pas ce que c’est de ne pas avoir d’inspiration ! Je croule littéralement sous les idées ! Un artiste en panne, je ne sais pas ce que c’est ! Je me réveille parfois le matin avec la solution à un problème ou une nouvelle idée géniale ! L’inspiration est partout, tout le temps, dans mon cerveau ou la bouche de mes proches ou dans la rue ou sur Internet. J’ai des sortes de dossiers dans la tête, ouverts en permanence, qui sont comme des moteurs de recherche qui tournent sans cesse tout seuls. Bien sûr il y aussi des dossiers dans les dossiers… J’ai toujours sur moi un bic et du papier. Le problème est plutôt : comment gérer le flux permanent d’informations ?

Exemple sur le vif : à ma mention de l’adjectif « prépondérant », il sort tout de suite un bic pour le chapitre 11 de Les Mots sont des aphtes, qui sera écrit avec un maximum de mots manquants, comme le verbe prépondérer

Pour m’aider à gérer ce flux, je paye quelqu’un trois  heures par semaine pour m’aider à classer les dossiers sur papier, tout en rêvant d’un port USB directement branché sur mon cerveau !

L’important demeure de fuir l’ennui, c’est la clé de tout. De ma vie et de mon cercueil. D’autant que je n’aurai de cesse de m’ancrer dans le réel et je ne ferai jamais trop de choses pour m’y ancrer parce que – c’est la conclusion de ma deuxième et dernière psychanalyse – je douterai toujours de ma réalité, me demanderai toujours si les aristos ne sont pas des zombies… même si j’ai in fine acquis la conviction plus du tout théorique que « les gens sont des aristocrates comme nous autres… »

7- Dirais-tu que tu es un homme poétique ?

« Non ! répond-il sur un ton véhément. Des gens le pensent peut-être, moi je suis comme je suis. »

Il me montre alors son casque de cycliste avec quatre loupiotes qui clignotent : « Cela crée un effet, les gens s’arrêtent, me questionnent, alors que pour moi c’est juste l’enfance de l’art : pour une raison de sécurité, je tiens à être vu et donc j’ai bricolé ce casque, c’est tout ! Je ne me pose pas de questions et fais ce que je dois faire, sans la moindre considération pour l’impression que cela fera sur les autres… Je gaffe et vexe à tour de bras. J’adorerais mettre des gants mais n’en trouve pas à ma taille…»


8- Être un artiste, c’est un hasard ou une nécessité ?

Un fait objectif avant d’être une nécessité intérieure. La réalité toute simple ne suffit pas à donner un sens à la vie, il faut en forger un. Histoire de pouvoir m’endormir le soir en me disant : j’ai fait quelque chose aujourd’hui. C’est une affaire de survie et, de nouveau, de sens. Rien à voir avec l’ego, dont je suis dépourvu (mais ça, seuls ma meilleure moitié et mon ex-psychanalyste l’ont compris). Je me vois plutôt comme un médium (au sens de véhicule). Un canal. Un tuyau d’échappement. Un déversoir. Un gros intestin.

9 – Crois-tu en une poésie du quotidien, ou tu t’en moques ?

Non seulement je m’en moque, mais je m’en méfie ; ça sent le new age, l’apolitique, le féminin, le mou !

10 –Serais-tu qui tu es si tu n’étais pas belge ? Y a-t-il une identité belge de ton travail ?

Je suis en guerre depuis 2008 (voir contre la propagande belgo-identitaire subsidiée par l’Etat qui prétend subitement déterminer (et rentabiliser !) ce que serait notre pseudo-identité belge soi-disant nourrie aux seins du surréalisme décalé et de l’autodérision. J’appartiens à la dernière génération née avant ces sornettes nationalisantes, dans une géniale absence d’identité. Être belge était ne-rien-être-a-priori : quel gain de temps politique, philosophique et anthropologique ! Quel joli coup de dé émancipatoire !

J’enterrerai la hache de cette guerre le jour où l’on ne me collera plus le mot tellement belgo-sympathique (comme disent les Parisiens et, comme en écho, les Belges paresseusement à la traîne…) de provocateur au cul. Je n’en peux plus que l’on réduise ce que je fais à l’intention de créer l’effet que je produis ! « Tu provoques l’effet X, donc telle était ton intention unique ! » Quel minable et totalitaire syllogisme ! C’est mon drame : chaque jour qui passe, je prête un peu plus à confusion. Mieux : on me prête des intentions, voire me fait des procès d’intention. Les gens sont tellement sûrs de savoir ce qui se passe dans ma tête, alors que je ne m’y retrouve pas moi-même !

Un exemple. J’ai participé à la rédaction par le Collectif MANIFESTEMENT (que j’ai fondé en 2005, voir http://www.manifestement.be/) du Manifeste du dégagisme, un essai politico-philosophique éminemment sérieux, sorti en 2011… sauf qu’il a été pris par certains comme un exercice belgo-décalo-rigolo-rafraîchissant (traduction : faussement sérieux) du seul fait que j’en suis cosignataire !

Nota : « l’étoile belge » est une oeuvre de l’artiste Serge Goldwicht

11- Pourquoi te lèves tu le matin ?

J’adore ça ! Parce que ma vie est tellement pleine (le vide le panique, nda) et que je sais qu’il y aura des tas de choses à faire ! En plus je déteste dormir, je déteste la nuit et tout le temps perdu que ça évoque.

12- Des projets ?

Je n’ai que ça. Les plus gros : « D’URSEL IN VENICE 2015 » (produire un maximum d’œuvres sur tous supports pour augmenter la probabilité d’être sélectionné à la Biennale de Venise de 2015 : http://durselinvenice2015.be/index.php), Les Mots sont des aphtes (je n’exclus pas de la terminer – enfin ! – en 2013), et 2 livres avec le Collectif MANIFESTEMENT, Chronique du Rattachement de la Belgique au Congo et Le Dégagisme du manifeste. Sans oublier DoucheFLUX (un projet social très ambitieux à destination des SDF et autres précaires bruxellois : voir http://www.doucheflux.be/fr/index.php).

Et je viens de comprendre pourquoi je viens de faire le lapsus « Doucheflux in Venice ». C’est parce que ces 2 énormes projets ont un point commun : le bulldozer, cette sublime machine qui avance, écrase tout sur son passage, y compris les mauvaises opinions qui circulent et dont elle se fiche. Il y a une même énergie, une même machine de guerre en route pour les deux projets. Les progrès sont de nano progrès, mais ce qu’il faut retenir c’est que le bulldozer ne va pas vite mais qu’il ne s’arrête jamais !

Retrouvez aussi Laurent d’Ursel en vidéo (en compagnie de Sophie Calle) à la page 15 de mon 1er e-book, Petit Manifeste de poésie quotidienne, téléchargeable sur Amazon pour un prix défiant toute concurrence ! Plus de détails sur cette nouvelle aventure dans la newsletter « Auteurs » de la semaine prochaine ! 🙂 Evidemment, vu la réponse de Laurent à la question 9 de cette interview, il se pourrait qu’il ne soit pas ravi de s’être retrouvé cité la-dedans (Un être poétique, moi ? Beurk), mais je persiste et je signe… 😉

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6 commentaires

  1. Caspar sur 23 janvier 2013 à 8:15

    ah Laurent… Dearly thought of. I remember one day walking to your flat from the station when I found him in the park nicely hammering away on something. He hasnt changed at all. Good man.

  2. Caroline sur 22 janvier 2013 à 3:16

    Oui, merci Edith pour cette précision. J’ai dû mal interpréter. Mais je suis dans ces questions-là pour le moment, à la relecture de mon dernier texte. Ce n’est pas parce que c’est indispensable d’écrire que pour autant un texte soit indispensable au monde. Et je pense qu’aucun écrit ne l’est, mais du même coup, ils le deviennent tous. Donc en effet, cela ne peut se passer qu’entre soi et soi. Et je crois aussi que la longueur doit être très justement ajustée, c’est certainement un dur cheval de bataille pour moi. Bon j’arrête de prendre la tête, je retourne à mon Bob et Bobette ! Biz.

  3. Edith Soonckindt sur 22 janvier 2013 à 2:33

    Je crois que ce qu’il dit c’est que c’est entre soi et soi que cela se décide, si un texte et indispensable (à publier, voire à écrire), ou non ; la longueur est accessoire (dans ce cas-là).

  4. Caroline sur 22 janvier 2013 à 2:27

    Indispensable ? Faut-il vraiment qu’un texte soit indispensable pour qu’on veuille le publier ? ça y est, le mot m’accroche et ne me laisse plus tranquille. Il lance des petites aiguilles dans mes pensées. En voilà un beau thème ! Et qui peut décider alors du caractère indispensable d’un texte ? Et pourquoi ne pas prendre vingt pages pour décrire l’évènement qu’on pourrait décrire en une ligne ? Pourquoi se priver de cet espace ? Je pense à Mahmoud Darwich qui prend certainement cinq voire dix pages pour décrire le café qu’il aimerait faire couler dans sa cuisine alors qu’il est coincé dans une autre pièce de son immeuble en train de se faire bombarder (Une mémoire pour l’oubli). Justement, pour dire cela, une ligne ou même vingt ne suffisent pas. La longueur ici est ce qui fait poésie. Et la poésie est inutile, ne l’est-elle pas ? La longueur d’un texte est aujourd’hui ce qui peut faire rébellion dans un monde où la rapidité du texte et de l’image nous inonde, nous vainc. Merci pour tous ces mots qui font réfléchir. Voilà, qui sait, un débat est peut-être lancé !

  5. Caroline sur 22 janvier 2013 à 11:04

    Génial ! On a du coup envie d’aller à la biennale de Venise, espérant que le projet d’Ursel in Venice 2015 soit sélectionné ! Et tellement difficile de créer – et comment en être certain ? un texte indispensable et unique. Parfois c’est vrai, on sait ce qu’il en est, alors on efface tout puis on recommence, cela ressemble à de la lutte. Mais on se trompe de temps en temps. Et il y a aussi tous ces jours où on s’en moque. Et au-delà du jugement des autres, et de celui qu’on a sur son propre travail, il y a l’émulation, les déclenchements qui sont des petites étincelles dans le quotidien de notre cerveau. Alors tant que l’inspiration nous porte, profitons de cet intarissable véhicule… Merci pour cet entretien qui donne la pêche !

    • Edith sur 22 janvier 2013 à 11:18

      Merci à toi pour ce bel enthousiasme, et ravie d’avoir pu te donner la pêche avec autant de bonheur et de liberté ! 🙂

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