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Mauvais sort

Illustration Daniel Bron

I l y a parfois des envoûtements irrépressibles, des viols diurnes qu'infligera la parole et dont on ne décidera pas.

Je décroche et compose, vite, sur un téléphone, noir.

C'est alors que je me cogne à des mots, mécaniques, de lui qui vit, avec elle, et je n'aime pas.

Je n'aime pas me cogner à l'idée du bonheur ni entendre cela : une voix emprisonnée qui crie muettement pour qu'on la libère. Je la comprends, reconnaîs sa détresse, alors je l'aide, enfin c'est ce que je crois, il y a des maléfices qui n'en sont pas.

Et je lui dis. Que je l'aime, que l'autre ne compte pas. Qu'il vienne. Et il ne vient pas. Bien sûr qu'il ne vient pas.

T ous les jours ma voix vient se coller à la sienne et lui parlera, s'efforcera de l'ensorceler parce que c'est la seule manière d'être. De mes paroles j'assiègerai son couple, instillerai le doute et ferai saigner sa vie. Je ne vois pas pourquoi les autres seraient heureux, puisque je ne le suis pas.

Je t'aime, rejoins-moi, laisse-la. C'est ce que chaque jour je lui répète ; en espérant bien que l'autre entendra, que peut-être elle s'en ira. Le mal est en moi et il me déchire le ventre, ainsi que le coeur que je n'ai pas, du moins c'est ce que je crois.

Encore. Encore j'appelle. Je parle. Je cherche à détruire. Pour détruire je livre ma voix, douce, implorante, ma voix d'oiseau blessé, ma voix de fillette abandonnée. Pour déranger, inquiéter, briser, que sais-je. C'est un appel du vide, un sortilège offert dont je jouis tristement, simplement pour annuler la douleur antérieure. En sacrifiant l'autre sur l'autel de ma cruauté j'espère un peu que la nausée s'en ira.

U n jour au bord du gouffre vertigineux, je sais pourtant qu'il faudra que j'arrête, si je ne veux pas être immolée par ma propre méchanceté. Mais pour l'instant les mots, doux en apparence, sont affûtés coupants et ils incisent, tailladent, sectionnent la chair du couple que je leur interdis de former. Ma voix est un scalpel d'autant plus maléfique qu'elle donne à rêver ce que je ne suis pas.

Puis, un autre jour, je laisse un dernier message pour dire encore que je l'aime, que je sais qu'il m'aime aussi, que j'attends son enfant, que l'autre ne compte toujours pas et que s'il ne me retrouve pas, s'il ne me rejoint pas, demain je serai morte et son enfant avec moi. Et puis je pleure un peu ; pour faire plus vrai ; je sais de toutes façons qu'ils ont tous quelque chose à se reprocher. Quand je raccroche, je me rends compte que le téléphone est tout taché du sang versé par la fêlure qui est dans mon ventre.

En fait, cet homme-là, je ne le connaîs pas : un faux numéro que je n'oublie pas, un répondeur toujours là, un ennui à n'en savoir que faire et voilà. Deux vies basculeront, ou ne basculeront pas ; qui sait jamais les conséquences de ces ensorcellements-là ?

Je m'appelle Sophie, j'ai vingt ans, mon père ne m'aime pas.

L'absence de ses mots saigne aussi à l'intérieur de moi.

 

 

©1992, Edith Soonckindt, Roosendaal.

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