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Le Bûcher des Anges

CHAPITRE 1

 

N é aux étoiles dans un souffle, immobile - loin des routes brûlantes des anges crucifiés du boucher au tablier rougi - tu ignorais alors que c’était un bonheur rare et plein que tu implorerais plus tard en vain lors des épuisements terrestres, lorsque tu serais usé aux larmes pour avoir presque oublié ton nom et que l’on se détournerait, apeuré, sur ton passage. Enfant trop petit malhabile, maudit. Etranger toujours tu seras, aux autres et à toi-même, même les chemins qui mènent au coeur seront pour toi ceux de l’oubli. Car telle serait, la malédiction des fées ce grand secret. Les routes il ne connaît pas encore pour l’instant c’est un enfant si doux si tranquille qui n’a même pas envie de bouger, inerte comme une plume que la pluie aurait collée tout contre la terre, glaise. Oh, il y a des rues bien sûr, dans la ville où il est né cela il le sait, dans son corps qui s’immolerait déjà s’il le pouvait : celle, plate et morne, qui mène chez le marchand de jouets dont l’oeil de verre lui renvoie les étranges reflets d’un carrousel les jours de grande fête. Et cette autre, grise et touffue, où le marchand de vélos offre son rictus à un enfant-si-aimable-comme-vous-avez-de-la-chance-madame et la voilà qui sourit comme elles le font toutes parce qu’inventées pour cette unique grave tâche. Il y a aussi celles qui mènent vers les gens, tous les gens de la Terre peut-être. Et puis surtout il y a cette autre rue plate et vide qui mène au port où la marchande d’algues lui donne des bonbons à l’odeur mauvaise lorsque le vent souffle de la mer en charriant les cris, des marins noyés les jours de grande tempête. Parfois, aux côtés de la marchande, il y a un petit garçon mais ce n’est jamais le même. Ce sont les rues de l’enfant, les premières qu’il connaîtra avant d’en parcourir tant d’autres jusqu’àla nausée fébrile que procurent toujours les chemins qui ne vous appartiennent pas. Exsangues et bien pâles imitations du seul chemin qui aurait dû être, rester et résister aux tourmentes du temps et du vent les soirs de pleines lunes, lorsque l’on peut étaler sa vie à nu dans le secret et se dire, rien de vrai n’a encore été fait. Au milieu du labyrinthe que dans son esprit ces rues dessinent il y a celle où il est né - rue, du Calvaire - sans qu’il sache encore ce que cela veut dire c’est bien normal, un enfant si petit si tranquille. Dans sa rue il sait déjà qu’il se passe des choses - rues, lieux idéaux d’existence - puisqu’il y a une grosse dame aux cheveux noirs qui crie et un jour, voilà la petite fille de la grosse dame qui tombe par la fenêtre la dame en oublie de crier. Dans la rue elle s’est tuée, la petite fille, sans un cri un chuchotement par une journée de plus au creux du monde immobile. Il paraît, que c’est un récit de plus qu’il s’est fabriqué lui dit sa mère qui l’accuse toujours de trop rêver. Mais lui sait, que toujours il dira les choses telles qu’il les aura vues parce qu’elles seront alors bien pires, que toutes celles que l’on pourrait inventer. La petite fille à la fenêtre. C’est la première histoire de son enfance, et déjà personne ne veut le croire. Enfin, plus tard, personne ne voudra se souvenir de la petite fille tombée du cinquième étage à moins que ce ne soit du premier, et c’est comme un voile noir sur ses yeux qui l’inonde. Alors lui racontera, pour faire exister. Elle avait des cheveux mi longs sans couleur définie, coupés au carré croit-il se souvenir c’est le seul détail qui lui reste en tête. De son nom il ne se souvient pas, même s’il a dû souvent entendre la grosse dame le crier. Mourir, jeune, comme un sacrifice éternel suspendu au corps du vide, pétrifié. Dans les maisons derrière le port les murs intérieurs suintent d’humidité tellement c’est lugubre mais le petit garçon sait qu’il a de la chance, sa mère les a peints en jaune pour que cela fasse plus gai. En couleur, pleurer, c’est comme une plaie offerte. Il est probable que la grosse dame n’avait pas peint les murs en jaune et alors la petite fille s’est tuée en n’ayant connu que des murs mouillés, blancs. Il se dit cela aurait pu être moi tué, à sa place quelle chance j’ai eu cela restera la-mort-de-la-petite-fille-qui-ne-riait-jamais-car-comment-pourrait-on-rire-dans-une-rue-pareille ? L’enfant se dit aussi c’est gai, tous les dimanches nous prenons la route - ma toute première - pour aller voir mes grands-parents dans leur maison blanche et basse avec du noir brillant qui lui entoure les pieds. Maison en demi-deuil un fils décédé rue du Calvaire, comme un petit oiseau lui dira sa grand-mère plus tard, décédé à dix ans d’un mal impossible à soigner. C’était un petit ange il ne pouvait pas vivre sur Terre diront d’autres parents. Et l’enfant pense, deux jeunes morts dans ma rue déjà qui n’avaient pas fait attention et voilà, j’aurai bien raison de me méfier des rues plus tard, et aussi des routes. Ange à trépas d’oiseau, immolé sur tous les autels de l’incertitude et dont le sang, noir, coulera des décennies encore, dans tous les coeurs abîmés par la brûlure qu’il y a à laisser mourir un enfant sans l’aider.

 

2 commentaires

  1. C Lemoine sur 24 août 2013 à 3:53

    Bonjour,

    le texte est intéressant mais je relève des fautes de ponctuation et de conjuguaison ça et là, ont-elles été rectifiées dans la version finale Kindle ?

    • Edith sur 24 août 2013 à 5:20

      Cher vous,

      Votre message critique m’a beaucoup amusée : il y avait en tout et pour tout dans cet extrait que je viens de relire UNE malheureuse faute (au verbe « sourire », en effet)! Quant à la ponctuation, c’est intentionnel et totalement assumé, marque poétique, calquée sur le souffle, donc non rectifiable évidemment (je parle dans un de mes billets des soucis suscités par cette ponctuation atypique, qui a fini par être saluée….). Il n’y a pas (encore) de version Kindle de ce livre, mais la version papier est toujours disponible.

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